Points de vue

Points de vue

François Ménard

Chargé de mission au PUCA

Ministère de la Transition Ecologique et Ministère de la Cohésion des Territoires

Trois freins à l’innovation urbaine

Nous avons aujourd’hui en France trois problèmes avec l’innovation [urbaine] dès lors qu’elle engage l’action publique nationale et locale : un problème de coût (à court terme, celui de l’exercice budgétaire, le mieux disant n’est pas le moins disant notamment en raison des coûts d’étude, d’ingénierie et d’évaluation, et le calcul des taux d’actualisation n’intègre pas les externalités négatives évitées), un problème de risque (la chaîne de la prise de risque a la force de son maillon le plus faible, tantôt strictement assurantiel (matériaux, procédés, intégration), tantôt politique (acceptabilité), un problème de légalité et de légitimité : le choix d’un projet innovant doit respecter le Droit et notamment le Code de la commande publique. Ce dernier prévoit des exceptions qui doivent être fondées en légitimité, et des instruments (partenariat d’innovation, SEMOP) dont l’emploi doit pouvoir être justifié. Or ces trois grands types de problèmes ne peuvent être résolus au moyen d’un simple recueil des besoins (demande des collectivités, attente des entreprises, aspiration des citoyens). Ils doivent pouvoir être énoncés par une instance tierce ou extérieure aux acteurs ou en capacité d’exploiter et leur retourner de façon retravaillée leurs propositions. Bref, ils requièrent à la fois une expertise indépendante (ou plurielle) et un espace de concertation, de débat et de délibération. La question est alors de trouver l’échelle la plus pertinente et l’organisation la plus agile afin que cette disposition ne constitue pas un « sas » bureaucratique mais bien un accélérateur. Pour cela, peut-être faut-il pousser l’esprit d’open innovation jusqu’à considérer l’innovation comme un « commun », autrement dit comme d’un bien non exclusif mais « rival » (i.e. sujet à l’épuisement, la concurrence et à la congestion), dont le mode de gestion puisse faire que chaque itération successive produise, non des « coûts de transaction » mais des « bénéfices de transactions » (auto-apprentissage collectif, mise en place de nouvelles régulations partagées, amélioration en continu…).

François Ménard, Juillet 2020

Article dans son intégralité : Quels critères doivent satisfaire des opérations ou initiatives innovantes dans le domaine de la ville durable ?

PUCA : Programme partenarial 2018-2022. Innovation et Ville innovante

Marie Baduel

Directrice de la stratégie de l’Agence des villes et territoires méditerranéens durables

Avitem

Un enjeu de l’innovation urbaine est de consolider des réseaux d’échanges et de production internationaux

La fabrique des territoires évolue incontestablement. De nouveaux acteurs apparaissent (Fab Lab, urbanistes de la transition…), de nouveaux thèmes s’imposent dans le cœur du projet comme les systèmes territoriaux alimentaires, la transition énergétique, les ports propres, les mobilités douces …et surtout de nouvelles méthodes émergent remettant en cause la toute-puissance des professionnels de l’aménagement au profit de processus plus participatifs de co-production, les citoyens étant reconnus dans leurs expertises d’usages et de militants. Les maîtres d’ouvrage ont à s’adapter ou plus positivement à accélérer ce mouvement !

Structurellement, il me semble que ce changement radical et rapide se fonde sur deux évolutions théoriques majeures :

  • L’économie et les technologies liées ne sont plus pensées comme des processus universels. Le territoire, entendu comme un espace constitué de relations entre hommes et femmes et leur environnement, influe sur les formes structurelles que prend l’économie. A titre d’exemple, l’économie sociale et solidaire est une forme de reterritorialisation de l’économie, basée sur des compétences locales souvent historiques ou sur des particularités géographiques.
  • Le sens donné à la transformation territoriale porte d’autres valeurs que celle de la période des trente glorieuses, et notamment une exigence de conciliation entre attractivité internationale, cohésion sociale et territoriale et développement durable et résilient. Sans conteste, les questions environnementales et sociales dominent le débat et la pratique des aménageurs.

Dès lors, en qualité de praticienne, il me semble que l’accélération de l’innovation urbaine passe par un certain nombre d’étapes :

  • La poursuite de l’ouverture de la recherche à des expériences pluri-acteurs, intégrant la société civile ;
  • La connexion entre les innovateurs et au premier chef les entreprises et universités, les maîtres d’ouvrages souvent publics et les usagers du territoire. Des expérimentations d’innovations ouvertes comme celle de Rêves de Scène Urbaine me semble à ce sujet exemplaire, par la nature de l’écosystème d’acteurs qu’il anime mais également par la méthode adoptée d’un temps relativement long nécessaire à la production d’une culture commune et au développement de solutions contextualisées ;
  • Une large diffusion des solutions dans des systèmes ouverts et dans des processus de transfert organisés vers d’autres contextes. Il ne s’agit pas seulement d’assurer l’accès à l’information mais d’accompagner les acteurs pour une adaptation locale de l’innovation.

Si l’innovation se territorialise dans des systèmes complexes multi-acteurs, elle ne doit pas pour autant s’enfermer dans des guerres de territoires. L’enjeu de l’innovation urbaine est de consolider des réseaux d’échanges et de production internationaux, trouver des formes de coopération féconde, assembler plutôt qu’opposer. Certains espaces peuvent avoir plus de sens que d’autres. Vous ne serez pas étonnés que je défende l’espace méditerranéen qui partage une culture urbaine ancestrale de la ville mais également les défis de demain de résilience au changement climatique, de cohésion sociale et de nouvelles formes d’insertion dans l’économie mondiale !

Marie Baduel, Septembre 2020

Françoise Prêteux

Directrice de la recherche

Ecole des Ponts ParisTech

Innovation urbaine : de la résilience à la valeur partagée

L’innovation est le processus qui transforme des opportunités en idées nouvelles, puis en réalités nouvelles. Et comme le disait Victor Hugo, « rien n’est plus puissant qu’une idée dont le temps est venu ». Je pense que c’est présentement le cas pour la « valeur partagée ».

L’innovation naît de l’insatisfaction et l’imperfection de l’existant et de la recherche stimulante de faire toujours mieux.  Sous des formes diverses, elle incite à continuer d’imaginer et de développer, en dépit des chocs et des stress chroniques. Le moteur de cette dynamique se nomme résilience. Innovation et résilience sont donc étroitement liées, en particulier dans le contexte urbain. L’École des Ponts, dès sa création en 1747, a de facto su promouvoir leur synergie : réseau d’assainissement de Paris créé par Eugène Belgrand, premier système d’alimentation en eau de la ville de Dijon que l’on doit à l’hydraulicien Henry Darcy, développement du transport public avec Fulgence Bienvenüe, le père du métro parisien, ou encore aménagement des boulevards et espaces verts avec Adolphe Alphand.1

Aujourd’hui, l’École des Ponts est au cœur du Campus Descartes, lieu d’exception concentrant savoir, recherche, expertise, plateformes et démonstrateurs pour construire les villes de demain. Ainsi, le nouveau bâtiment Bienvenue avec sa « Vague Verte » offre-t-il une toiture végétalisée d’un hectare. Ce projet architectural, initialement conçu à des fins esthétiques avec cette ondulation harmonieuse, a été converti en un site de recherche2 dans le cadre du projet Climate-KIC Blue Green Dream sur l’urbanisme et la gestion multifonctionnelle de la ville, projet récompensé par le Green Technology Innovation Award 2015.

Avec le temps, la Vague Verte est devenue un démonstrateur à taille réelle des solutions fondées sur la nature pour la ville résiliente. Elle est une composante de la plateforme Fresnel du Co-Innovation Lab sur l’observation multi-échelle des champs géophysiques en Ile-de-France pour des villes résilientes. Avec ses deux autres plateformes d’innovation, qui contribuent à l’industrie du futur, à la ville durable et sa mobilité intelligente, le Co-Innovation Lab de l’École des Ponts constitue un bon exemple de dynamique multidisciplinaire nécessaire au soutien à l’innovation par la recherche. Le Co-Innovation Lab offre un espace ouvert où tous les acteurs, entreprises, collectivités, académiques peuvent expérimenter et évaluation à l’échelle un des solutions innovantes en favorisant le transfert et la compétitivité des entreprises.3

Cette motivation nous a incités à répondre à plusieurs thèmes de l’appel à projets « Territoires d’innovation ». Par exemple, avec le projet « Construire au futur, habiter le futur », porté par le Conseil régional d’Île-de-France, mettant en synergie plus de 120 partenaires, nous contribuons à hybrider thématiques techniques et sociétales au service du développement des territoires. Dans le contexte actuel, la durabilité s’impose comme un facteur clé d’innovation.4

La  » valeur partagée » est l’idée qu’en répondant aux besoins et aux défis sociaux et environnementaux, les entreprises peuvent créer de la valeur économique d’une manière qui profite également à la société. Le concept est séduisant. Toutefois, concrétiser cette vision reste difficile pour la plupart des entreprises. En effet, devenir durable est un processus complexe. Il nécessite de repenser les activités de manière fondamentale. Il s’agit de déployer une stratégie globale, capable à la fois de répondre aux préoccupations sociales et environnementales et d’intégrer la durabilité dans les modèles commerciaux. Seules les entreprises qui transformeront réellement leurs modèles économiques de manière profonde et significative obtiendront des avantages compétitifs.

Un des enjeux majeurs de l’innovation urbaine pour les acteurs économiques sera donc de repenser la création de la valeur et de progresser vers des modèles économiques visionnaires qui créeront une valeur partagée.

Françoise Prêteux, Septembre 2020

1 Plus d’information : https://www.youtube.com/watch?reload=9&v=OY5oVQv0shE&feature=youtu.be

2 Plus d’information : https://hmco.enpc.fr/portfolio-archive/blue-green-wave/

3 Plus d’information : https://www.ecoledesponts.fr/co-innovation-lab

4 Plus d’information : https://education.newstank.fr  ETA, REC – Paris – mardi 26 mai 2020 – Entretien n° 184097 de Françoise Prêteux

Pietro Bernadara

Directeur du Laboratoire CEREA, Centre d’Enseignement et de Recherche en Environnement Atmosphérique

Ecole des Ponts ParisTech

Bien-être en ville, qualité de l’air et innovation urbaine

La qualité de l’air est désormais un enjeu social majeur de santé : enjeu de résilience pour la ville de Paris et toutes les métropoles du monde, dégradation de l’environnement, cause du plus grand nombre de décès dans le monde (6,5 millions de personnes chaque année), selon l’OMS.

Il est alors légitime que les acteurs socio-économiques mettent cette thématique au cœur de leurs projets et leurs ambitions. On observe une demande accrue des villes et des territoires pour que la qualité de l’air devienne un critère d’appréciation du développement urbain et des choix d’urbanisme. Les industriels doivent respecter une réglementation, en évolution continue vers de plus grandes contraintes, sur la qualité de leurs émissions. De nombreuses entreprises se positionnent en porteurs d’offres commerciales pour l’urbain et le bâtiment autour de la qualité de l’air. Le monde académique est bien conscient des verrous scientifiques à faire sauter pour développer le savoir-faire nécessaire pour répondre aux défis posés : incertitude de mesures, compréhension des phénomènes de chimie atmosphérique complexes, modélisation aux échelles les plus fines, de la rue jusque dans la pièce.

Le CEREA (Centre d’Enseignement et de Recherche en Environnement Atmosphérique) développe ces compétences en physique et chimie de l’atmosphère pour répondre aux besoins des entreprises, des acteurs territoriaux ou académiques.

En prenant en compte la qualité de l’air dès la conception des nouveaux quartiers (comme dans les projets Balcon sur Paris à Villiers sur Marne, Village Olympique de Saint Ouen en collaboration avec AirParif), le CEREA promeut une nouvelle démarche d’innovation urbaine dans laquelle la santé et le confort sont au premier plan (wise city). L’innovation urbaine intégrant la qualité de l’air se traduit sur le terrain rapidement vers des enjeux socio-économiques comme l’électrification des transports ou la transition énergétique.

L’enjeu de la fabrique urbaine est alors de fédérer industriels, entreprises, monde académique et acteurs territoriaux dans cette démarche afin que ces innovations s’inscrivent dans les pratiques de la ville de demain.

Pietro Bernardara, Septembre 2020

Le CEREA : https://www.cerea-lab.fr/ – LinkedIn : Cerea Lab

Catherine Dehaene

Stratégies et Relations Industrielles

Orange

Le « connecté » pour une ville durable, résiliente, agréable à vivre

Les villes et territoires doivent faire face aux enjeux de neutralité climatique et aussi répondre aux attentes des citoyens « Mieux vivre en ville » alors même que la population augmente. Le connecté est une aide précieuse pour mettre en place la transition vers un monde plus agréable, résilient, moins exigeant en consommation d’énergie. Il est ainsi possible de prévoir, d’anticiper par exemple d’organiser le trafic urbain en fonction d’une meilleure connaissance des périodes de pointe, de partager les informations et les alertes entre les différentes directions métiers, de contacter ou d’alerter la population, de créer des liens entre la population et les services de la ville.

Depuis au moins les années 90, les villes ont compris l’intérêt du mode connecté pour pouvoir gérer et piloter à distance mais les solutions étaient encore trop peu fiables et très coûteuses. Petit à petit la disponibilité des fréquences a permis de répondre à ces premiers besoins en facilitant la connexion des équipements. Petit à petit les demandes ont aussi évolué, les citoyens souhaitent être impliqués et informés des projets de leur ville et, maintenant les enjeux pour une ville durable, résiliente, agréable à vivre, obligent à trouver des solutions innovantes, à repenser la ville.

Cette transformation n’est possible que par le connecté au service des projets pour pouvoir anticiper, informer, gérer au plus près les consommations d’énergie, mettre en place un plan mobilité efficace etc. La plate-forme de la place de l’innovation urbaine va soutenir la dynamique d’ores-et-déjà enclenchée en permettant de mieux cerner les besoins des collectivités, de les partager et de permettre aux industriels de concevoir des offres pertinentes pour adresser le marché et ainsi accélérer cette transition vers l’objectif de neutralité climatique alors même que l’offre de connectivité ambiante se renforce en rendant possible des solutions attendues (disponibilité des données, couverture améliorée et rapidité de transmission).

Catherine Dehaene, Septembre 2020

Sébastien Maire

Délégué général

France Ville Durable

L’innovation urbaine n’est pas que technologique ou numérique !

Pour répondre aux enjeux écologiques et sociaux auxquels sont et vont être confrontés nos sociétés, deux leviers d’innovation devraient être mobilisés en priorité :

– l’innovation en matière de gouvernance, des territoires comme des organisations, car les traditions, visions et cultures de nos fonctionnements publics comme privés sont incompatibles avec l’approche systémique, holistique et transversale désormais indispensable pour répondre aux enjeux ;

– l’innovation sociale qui, portée par différents acteurs, apporte des solutions efficaces à des enjeux complexes auxquels ni les pouvoirs publics, ni le marché ne peuvent répondre seuls.

Il ne s’agit pas de rejeter l’innovation technologique, il s’agit juste de la remettre à sa place : la technologie n’est qu’un moyen, un outil, mobilisable ou pas pour que l’humanité parvienne à ses objectifs ; elle n’est pas un objectif obligatoire derrière lequel doit forcément courir toute l’humanité, indépendamment de ses impacts et effets négatifs. Les solutions low-tech, celles basées sur l’humain ou la nature sont souvent plus durables et résilientes que les solutions technologiques, elles sont beaucoup moins impactantes pour les ressources et l’environnement, et moins coûteuses pour les collectivités ou les habitants…

Sébastien Maire, Septembre 2020